Le manoir Güntzer ou "s'Feltze Schlessel" (14 rue de l'église)

La construction du manoir vers 1705

Pour comprendre l'histoire de ce manoir, il faut tout d'abord se replonger rapidement dans l'histoire de Plobsheim avec deux étapes importantes :

- Pendant près de 250 ans, de 1416 à 1684 précisément, le village de Plobsheim appartient à la famille Zorn qui va entreprendre la construction du château vers 1590. 

- En 1684, la ville de Strasbourg est rattachée au royaume de France. Louis XIV offre alors Plobsheim aux nobles Jean-Christophe de Güntzer et Nicolas de Kempfer pour les remercier d'avoir facilité la capitulation de Strasbourg et aussi pour s'être reconvertis au catholicisme. Les héritiers de la famille Zorn doivent donc quitter le château et le village.

Par la suite, la famille Kempfer s'installe dans le château et le fils de Jean-Christophe de Güntzer va faire construire ce manoir.
 

Et c'est en 1705 que commence sa construction.
Il est en briques car la famille possédait aussi la tuilerie de Plobsheim, en copropriété avec la famille Kempfer. Son ossature est en bois, le tout recouvert de crépi. La base des murs est recouverte de dalles en grès pour donner l'illusion de fondations en grès alors qu'elles sont en briques.

Le toit est mansardé et recouvert de tuiles plates. Le grenier servait de séchoir à tabac au 20e siècle.

En 1754, sous Louis XV, ce manoir devient le quartier général du camp d'entraînement militaire installé entre Plobsheim et Eschau.

À la Révolution, le manoir est vendu comme bien national à Jean Valentin Deuchler, meunier à Plobsheim. 

Qui sont les Güntzer ?

La famille Güntzer est une famille notable protestante luthérienne, jadis répandue dans presque toute l'Alsace, originaire du Val de Villé où elle apparaît au début du 16e siècle, ce qui laisserait penser que son nom est tiré du village de Kintzheim près de Sélestat. Cette famille semble devoir sa fortune et ses armoiries au commerce des bestiaux et au trafic entre l'Alsace et la Lorraine. D'où le boeuf avec une hache sur le blason familial. 

En 1628, la famille Güntzer est annoblie : Johann Güntzer, bourgeois de Strasbourg, marchand d'épices, obtient ce privilège. Il est le grand-père de Christophe de Güntzer.

Christophe de Güntzer (ou Jean Christophe), né en 1636.

Docteur en droit à l’issue d’études au Gymnase, puis à l’Université de Strasbourg, il entre au service de la ville à partir de 1671. Devenu secrétaire du Conseil des XIII en 1675, il est chargé de missions diplomatiques pour lesquelles il doit effectuer de nombreux voyages.

Christophe de Güntzer est promis à un avenir politique relativement modeste. Sa carrière connait pourtant un tournant décisif l’année de l’annexion de la ville libre de Strasbourg : il est l’un des signataires de la capitulation de septembre 1681 et aussi un des premiers nobles à se reconvertir au catholicisme en 1681.

Louis XIV le récompense de ses services en le nommant début octobre 1681 syndic et directeur de la Chancellerie et à ce titre, il assure seul le contrôle du roi sur le Magistrat de Strasbourg.

Il reçoit en 1684 la moitié du village de Plobsheim et son beau-frère Jean Nicolas Kempfer l’autre moitié.

Christophe de Güntzer épouse en 1672 Marguerite Ursule Saladin, fille de pharmacien, puis, après le décès de sa femme, il épouse en 1681 Marguerite Wencker, dont la sœur, Agnès Wencker, a épousé Nicolas Kempfer.

Converti au catholicisme le 9 novembre 1681, Christophe de Güntzer reste aujourd’hui encore une figure contestée de l’histoire de Strasbourg. On a souvent considéré sa promotion comme une récompense pour avoir livré sa ville au roi, sa conversion comme une trahison. En fait, il semblerait que dans une période troublée, Güntzer ait joué un certain rôle modérateur entre le pouvoir royal et le Magistrat.

En 1685 ses fonctions de syndic royal sont redéfinies de fait quand le roi crée en 1685 la charge de préteur royal, attribuée à Ulric Obrecht. Il meurt en décembre 1695 et sera inhumé dans l’église Saint-Etienne à Strasbourg.

De l'union entre Christophe de Güntzer et Marguerite Wencker sont issus 3 enfants : Marguerite née en 1682, morte en bas-âge; Salomé, née en 1685; Jean, né en 1690.

Jean de Güntzer, fils de Jean-Christophe

Vers 1705, Jean de Güntzer fait construire le manoir à Plobsheim. Une pierre est encastrée dans le mur de clôture et porte l'inscription "HVG / 1707". Les initiales pourraient correspondre à "Hans (diminutif de Johann) von Güntzer" et l'année 1707 qui correspond certainement à la fin de la construction du manoir. 

Jean de Güntzer meurt dans la paroisse Saint-Louis de Strasbourg. Son corps est inhumé dans la nef de l’église de Plobsheim dont il est co-seigneur toujours encore avec les Kempfer. Les sépultures des nobles inhumés dans la nef de l'église catholique seront profanées au moment de la Révolution française vers 1793-1794, dont celle de Jean de Güntzer.


 

 

Le manoir Güntzer, quartier général d'un camp militaire en 1754

Sous Louis XV, ce manoir sert de quartier général au camp d'entraînement militaire installé entre Plobsheim et Eschau.

Il faut savoir que pendant le règne de Louis XV, la France a mené de nombreuses guerres, la plupart ayant eu lieu en-dehors du territoire français. En 1754, la tension monte en Europe. Des camps d'instruction sont mis en place le long du Rhin, notamment à "Blopsheim"  (nom noté sur les cartes, Plobsheim actuellement) mais aussi à Erstein. Dans ce camp, les soldats s'entrainent au maniement des armes ainsi qu'aux mouvements des armées. 

A cette occasion, un plan de la propriété est réalisé (voir ci-dessous) et des travaux importants effectués pour installer des cuisines et une rôtisserie.

Un alignement d'arbres borde la cour de chaque côté (il en reste deux). La cour est constituée de galets, aujourd'hui en grande partie recouverts. Des bâtiments sont installés de part et d'autre de la cour. Sur la gauche, se trouvait le logement du fermier avec des étables et un hangar. Aujourd'hui il ne reste plus rien. Sur la droite (en 1754) : des remises, une écurie, une buanderie et une serre.

Pour en savoir plus sur le sujet, voir l'article de R.Deiber dans le magazine Rétrospectives de 2006.

En 2017, lors de fouilles archéoloqiques à Eschau, des vestiges de ce camp d'entraînement militaire ont été retrouvés. Le camp s'étendait sur le territoire des deux communes et les soldats effectuaient des manoeuvres dans la région. Alignés sur plus de 150 m le long de la route de Strasbourg à Bâle (actuelle rue du Général Leclerc), il était constitué de dix-huit baraquements ou tentes, certains pourvus de foyers et où l’on peut distinguer des chambres.  Le quartier général était basé dans le manoir Güntzer à Plobsheim.

Ce camp temporaire n'a laissé que peu de traces. Tous les baraquements ou presque conservaient des charbons de bois et des éléments brûlés, généralement des esquilles osseuses d’animaux, quelques tessons de céramique, des fragments de tuyaux de pipe et de rares objets en métal et en verre.

Les datations C14 et le géo référencement d’une carte manuscrite de l’époque moderne permettent d’identifier que ces vestiges comme faisant partie d’un vaste camp installé en septembre 1754 lors de manœuvres militaires effectuées par l’armée royale française, peu avant la Guerre de Sept ans (1756-1763). Le secteur fouillé semble occupé par l’un des deux bataillons de la brigade d’infanterie D, commandée par Mr de Caux. Les troupes ont stationné à Eschau dans le cadre de manœuvres effectuées le long du Rhin, terre de frontière entre le royaume de France et le Saint-Empire Romain Germanique.

Photo des fouilles et objets retrouvés en 2017 :

Le manoir Güntzer devient "s'Feltze Schlessel"

A la Révolution, le Güntzerschloss est vendu comme bien national à Jean Valentin Deuchler, meunier de Plobsheim.
Sa fille épouse André Feltz, qui sera maire de Plobsheim. Le manoir va leur servir de logement. Le fils et le petit-fils de ces derniers vont également vivre ici d'où l’appellation actuelle en alsacien "'s Felze Schlessel" (le petit château des Feltz).

Dans les années 1790, au moment de la révolution, le manoir est confisqué aux Güntzer, et est vendu comme bien national à Jean Valentin Deuchler, meunier de Plobsheim.

En 1823, sa fille épouse André Feltz, cultivateur et maire de Plobsheim de 1823 à 1848. Le fils de ces derniers, prénommé André comme son père, sera également maire de Plobsheim de 1865 à 1870 ainsi que leur petit-fils, Adolphe, de mai à fin 1925, décédé avant la fin de son mandat. Trois maires de Plobsheim ont donc vécu ici. 

Ce qui explique le Hofnàme « S’Feltze » utilisé encore de nos jours à Plobsheim pour désigner le manoir.

Au début du XXe siècle, la famille Lehmann acquiert ce domaine et leurs descendants en sont toujours les propriétaires.

Aujourd'hui des appartements occupent le bâtiment principal tandis qu'une exploitation agricole est installée dans les dépendances.

Sources :
- Archives municipales de Strasbourg, registres paroissiaux, série AA 2625; Archives départementales du Bas-Rhin, 6 E 41 (29); Neue Deutsche Biographie, VII, 1966, p. 280 (bibliographie complète); P. Greissler, «L’évolution de la fonction de syndic du Magistrat de Strasbourg au XVIIe siècle», Annuaire de la Société des Amis du Vieux-Strasbourg, XI, 1981, p. 89.
- https://maisons-de-strasbourg.fr.nf/histoire/index/notices-proprietaires/christophe-guentzer-1672/#syndic

- Sur le site Histoires d'université, 11 gravures des camps de Plobsheim et Erstein sont à découvrir 

 

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